Plusieurs librairies d’occasion à travers le monde reçoivent des commandes intrigantes, dont l’objectif serait de faire disparaître ces ouvrages après les avoir numérisés afin d’alimenter des modèles d’intelligence artificielle.
Depuis le mois de mai, un phénomène troublant se répète chez plusieurs libraires indépendants à travers le monde. Des commandes automatisées, passées en pleine nuit, viennent vider les rayons de livres anciens, selon une enquête menée par la télévision suisse RTS, en partenariat avec plusieurs médias internationaux.
En Allemagne, en Espagne, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Bulgarie ou encore au Royaume-Uni, les témoignages convergent : un même acheteur acquiert des ouvrages à un rythme industriel, sans préférence thématique particulière, pourvu qu’ils soient anciens, parfois disponibles en très peu d’exemplaires.
Derrière ces achats massifs se trouverait une entité unique, Zoom Books. Basée au Canada, elle se présente comme une entreprise spécialisée dans la collecte, la revente et le recyclage d’ouvrages d’occasion.
Le soupçon d’un entraînement massif de modèles d’IA
« Chaque ouvrage que nous traitons est trié en vue de la revente, de la réutilisation ou d’un recyclage responsable, contribuant ainsi à promouvoir l’alphabétisation, réduire les déchets et renforcer les communautés », indique notamment son site internet.
Interrogé par le média espagnol El Diario, l’expert en intelligence artificielle Xavier Vinaicha avance l’hypothèse que ces acquisitions à grande échelle pourraient servir à alimenter l’entraînement de modèles d’IA.
Selon lui, après avoir largement exploité les contenus librement accessibles en ligne, les entreprises du secteur feraient face à une raréfaction des données inédites et se tourneraient vers de nouvelles sources textuelles.
Cette piste trouve un écho dans une enquête du Washington Post, qui révélait en janvier 2026 qu’Anthropic, concepteur du chatbot Claude, avait acquis des centaines de milliers de livres physiques dans le cadre d’un projet confidentiel baptisé « Projet Panama ».
Un vide juridique exploité, un patrimoine fragilisé
Les ouvrages étaient alors découpés afin d’en accélérer la numérisation, avant d’être recyclés. Des documents rendus publics dans le cadre d’une procédure judiciaire ont également montré que l’entreprise recherchait dans ces textes une qualité rédactionnelle jugée supérieure à celle des contenus disponibles sur Internet.
Cette pratique s’appuie sur une zone grise du droit américain. Les tribunaux tolèrent en effet, l’entraînement d’une IA sur des œuvres protégées si l’usage est considéré comme transformateur et si les exemplaires ont été acquis légalement.
À l’inverse, le recours à des copies piratées expose à des sanctions pouvant atteindre 150 000 dollars par œuvre. Interrogée sur la destination finale des livres achetés en masse, Zoom Books nie toute opération de numérisation ou de destruction, affirmant se limiter à l’achat, à la revente et au recyclage des ouvrages trop dégradés.
L’entreprise n’a toutefois apporté aucune précision sur l’identité de ses clients. Pour des organisations d’auteurs, comme la Society of Authors, cette affaire illustre concrètement la manière dont l’intelligence artificielle capte et fait disparaître une partie du patrimoine écrit non numérisé.

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